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Emmanuel Macron, un jeune homme pressé

15 mai 2017 08:07
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Emmanuel Macron, un jeune homme pressé

Il y a un an, personne ne l’attendait. La tête encombrée comme un grenier derrière un sourire à faire fondre la glace, on le prenait pour une encyclopédie sortie d’un casting. L’homme semblait trop décoratif, trop séduisant, trop pressé. Il semblait n’avoir ni la patience de pêcheur à la ligne des hommes politiques, ni le courage de déplaire des hommes d’Etat. C’était un brillant technocrate qui disait n’être « ni de gauche ni de droite » dans le pays le plus idéologique du monde. Entre Sens commun où même Jésus passerait pour un païen et les Insoumis qui traitent en article de foi le moindre alinéa du Code du travail, il semblait trop lisse. En France, la modération séduit moins que l’intrépidité verbale. On se résignait à suivre le remake de la bataille de 2012 entre Nicolas Sarkozy, François Hollande et Marine Le Pen. Heureusement pour lui, comme les eaux de la mer Rouge se sont ouvertes devant Moïse, tous ses rivaux se sont effacés devant Emmanuel Macron. A droite, un à un, les barons sont tombés. A gauche, dans le rôle de Danton, c’est lui qui a guillotiné Marat et Robespierre, Hamon et Mélenchon.

Une fois encore, un énarque va donc s’installer à l’Elysée. Ce qui inquiète, car on connaît cette caste qui regarde la France avec des yeux de propriétaire et avance dans ses raisonnements sur une épaisse moquette de phrases toutes faites. De brillants jeunes gens arrivés au sommet de l’Etat sans avoir connu la guerre, vu la mort, rencontré la misère. Des surdiplômés qui en ont moins appris en dix ans de bachotage qu’un reporter de Match en six mois sur le terrain. Seulement voilà, ces sujets d’exception ne sont pas des duplicatas. Les énarques ne sont pas tous les mêmes. Chaque rivière a sa propre source. Et certaines ont des parcours bien plus méandreux et poétiques que d’autres. La vie d’Emmanuel Macron est un vrai roman de Stendhal.

Premier chapitre : Amiens, en Picardie. Ses parents habitent Henriville, un quartier huppé. Son père est neurologue. Sa mère, pédiatre, est médecin-conseil auprès de la Sécurité sociale. Pour les vacances, on part skier à La Mongie, dans les Pyrénées. L’été, on prend la voiture et on va en Grèce, en Italie, parfois en Corse. Il y a beaucoup de livres dans la maison. Son père a rêvé d’être archéologue. Il aime la philosophie. Il fera découvrir Nietzsche et Michel Foucault à son fils. Pendant trois ans, il lui donnera des cours de grec ancien. Car Emmanuel est doué. A la Providence, le grand collège chic créé par les jésuites, il est passé comme une autoroute dans un village : impossible de ne pas le remarquer. C’est un crack, il est premier dans toutes les matières, il a des idées sur tout ; quand il ne sait pas, il pipote et tout le monde marche. A 16 ans, il sera lauréat du concours général de français. Avec ça, il obtiendra aussi un prix de piano au conservatoire d’Amiens. Ce qui ne l’empêche pas de jouer au tennis et d’aimer le foot. Un vrai rêve d’existence bourgeoise. On se croirait chez les Le Quesnoy. Sauf qu’avec Emmanuel, surprise, la vie n’est pas forcément un long fleuve tranquille. Très tôt, monsieur a son caractère et ses idées.

A 5 ans, il entame une relation intellectuelle et affectueuse passionnée avec sa grand-mère, Manette. Souvent, très souvent, il reste chez elle, comme s’il tenait ses parents à distance. C’est sa confidente, sa répétitrice et son entraîneur. Ils écoutent Chopin en récitant Molière et Racine à voix haute. Comme la grand-mère de Proust adorait madame de Sévigné, Manette voue un culte à La Fontaine. Dans ce cocon de poudre de riz et de chocolat chaud, elle couve son crack. Elle n’aime que lui. Plus tard, quand il sera à Sciences po, elle lui préparera des fiches. Pour l’instant, elle l’observe, fascinée. Et parfois stupéfaite quand, par exemple, à 12 ans, il est pris d’une lubie : le christianisme.

Dans la famille, c’est inattendu. Jean-Michel et Françoise, ses parents, se sont mariés à l’église mais ni l’un ni l’autre ne croit en Dieu. Pas de grenouille de bénitier chez les Macron. Même s’il est inscrit à la Providence, Emmanuel n’est pas baptisé. En revanche, il est curieux et même avide de connaissance. La Bible le passionne et, comme tant d’autres avant lui, il est saisi par le Nouveau Testament. Ni une ni deux, il demande le baptême. Pendant plusieurs mois, le mysticisme tente le tout jeune adolescent. Une digue, pourtant, va retenir le courant de cette passion : le théâtre, qu’il découvre au collège. Et, plus encore, la professeure qui anime l’atelier de la Providence : une jeune femme ravissante qui enthousiasme ses élèves, Madame Auzière, Brigitte.

Eternel premier de la classe, il a toujours aimé le corps enseignant. Mais là, peu à peu, sans le vouloir, sans d’abord l’avouer, presque avec crainte, il est envoûté. Elle aussi. Ensemble, ils adaptent un texte d’Eduardo De Filippo, écrivain, acteur, scénariste et même, à la fin de ses jours, sénateur à vie. C’était un auteur prédestiné pour eux, un homme pour qui la langue est une prison qu’il faut adapter à chacun. En étudiant leur texte, si Brigitte a l’impression de travailler avec un Mozart dont l’agilité intellectuelle fait sonner les notes de la mélodie du bonheur, lui pressent qu’il a rencontré une femme exceptionnelle. Sauf qu’il a 15 ans et qu’elle en a 39. Un écart dont chaque année affole Brigitte. Plus prudente, elle est aussi plus inquiète. Mariée, elle a trois enfants et une de ses filles est en classe avec Emmanuel. Elle connaît la vie, en entrevoit les pièges, en redoute les jugements et sait tout ce qu’elle a à perdre. Le cœur a pourtant ses raisons que la raison ignore. Emmanuel ne cède pas. Fatalement, sa famille découvre l’impensable. De lui, elle s’attendait à tout, mais pas à ça.

La légende qui s’est déjà emparée du nouveau président et de sa femme veut que les choses se soient plutôt bien passées. La vérité est que ce coup de foudre ne les frappe pas aujourd’hui, à Paris, dans une société enchantée par le phénomène des cougars, mais à Amiens, en 1995. Françoise et Jean-Michel Macron tombent des nues. Les frères et sœurs de Brigitte, ses enfants, son mari tombent à la renverse. Ne parlons pas de la ville et du collège. Par pudeur, par amour, par résilience, les deux amants glissent sur cette épreuve comme des patineurs sur la glace. Avec grâce, vite et légèrement. En réalité, ce fut odieux, le plus souvent hypocrite, parfois brutal. Leur passion, il fallut l’imposer au cric. Ils ne l’avouent jamais, sinon entre les lignes ou dans un regard, mais leurs intimes le disent : cette année-là, Emmanuel s’est construit. Sur une discrimination. Toute sa vie s’en est trouvée changée. Et sur-le-champ. La réaction de ses parents est plus vive qu’une paire de claques. Dès l’année suivante, Emmanuel se retrouve au loin, à Paris.

Oubliez un instant Julien Sorel ou Lucien Leuwen, on passe chez Balzac, dans le sillage de Rastignac. Un jeune ambitieux monte à l’assaut de la capitale et commence par grincer des dents. Elève à Henri-IV, l’élite des lycées français, une caserne de super cracks, il tombe sur des rivaux qui entrent en dépression quand ils ont moins de 18 sur 20. Pour la première fois, il n’est pas premier en tout. Ses parents l’ont installé dans une chambre de bonne, rue Pierre-et-Marie-Curie. Quand il n’y a pas cantine, il mange sur le pouce. Il va même aux bains-douches municipaux. Le petit prince découvre la vie, la vraie vie. Pas de panique, cela dit : avec la souplesse des chats qui retombent toujours sur leurs pattes, le jeune homme se refait les griffes sans traîner. Pour son argent de poche, il donne des cours de latin au fils de Max Gallo, qui habite à deux pas ; et, pour son ego, dès le deuxième trimestre, il retrouve sa place en tête de classement. Ses parents finissent par acheter un petit appartement, Paris est une fête pour les amateurs de théâtre ou de cinéma et les désarrois de l’élève Macron ont vite fait de s’envoler. Il a même le temps d’écrire un roman inspiré par la conquête espagnole en Amérique latine : de l’aventure, du Christ, du Serpent à plumes, de l’arquebuse, des sacrifices humains… Un flot d’encre et de sang qui finit dans un tiroir.

Beau garçon, bon élève, c’est un étudiant comme les autres. Ou presque. Car si, à cet âge, on tombe amoureux dès qu’on change de trottoir, lui n’a pas de petite amie. Il a Brigitte. Quand il est parti d’Amiens, il lui a dit, tel Rastignac jetant son défi à la dernière page du «Père Goriot» : « Je reviendrai et je vous épouserai. » Sa résolution n’a pas changé. Elle monte le voir, il descend la rejoindre. Ce sont des clandestins, mais des clandestins heureux.

Côté études, en revanche, désillusion. Chez les Macron, il y a un caducée au panthéon. Le père et la mère sont médecins. Laurent, son frère, et Estelle, sa sœur, le seront à leur tour. Quand on songe à la gloire, on pense à Ambroise Paré, à Laennec ou au docteur Schweitzer. Rien de tel pour Emmanuel. Son rêve s’appelle Normale sup, l’inépuisable pépinière de Prix Nobel et de Goncourt où les «caciques», les «tapirs» et les «caïmans» réécrivent le monde autour du bassin de la cour aux Ernests. Sous la IIIe République, ils ont fourni des régiments de hauts fonctionnaires pour qui tout dossier s’achevait par une citation. Jaurès, Blum, Pompidou, Senghor ont traduit Sénèque sur les bancs de l’Ecole. C’est le club le plus snob de l’histoire de France. Emmanuel a trop lu le cardinal de Retz, Saint-Simon et Chateaubriand pour ne pas en rêver. En hypokhâgne et en khâgne, tous ses copains sont sûrs qu’il y entrera comme dans un moulin. Mauvaise pioche : il échoue deux fois au concours. C’est la pire humiliation de sa vie. Il ne sera pas l’écrivain du siècle. Ni Sartre, ni Régis Debray, ni Jean d’Ormesson. Mortifié, il se rabat sur Sciences po et sur la fac de philo à Nanterre. Il ne le sait pas mais c’est le bon choix : il vient d’emprunter la bretelle vers l’autoroute qui mène au pouvoir.

A Nanterre, il va décrocher un doctorat en philosophie et rencontrer Paul Ricœur, qu’il assiste dans le classement de ses archives et qu’il charme par son intelligence enjouée, sa culture et son apparence de dilettantisme. Spécialiste de la morale et de l’éthique, autorité morale de la revue «Esprit», le vieux monsieur couvert de distinctions ouvre à ce jeune esprit brillant les portes de l’intelligentsia. Du même pas, Emmanuel Macron avance dans la voie de la politique. Au second essai, il entre à l’Ena où il scintille. Par son travail, mais aussi par un charme mystérieux. On dirait que ce solitaire n’a qu’une passion, le théâtre. Ses camarades ne le voient jamais avec une petite amie. En revanche, il s’inscrit au Cours Florent. Il intrigue. Tous les élèves le remarquent.

Quand sa scolarité l’envoie six mois dans notre ambassade au Nigeria, Brigitte lui offre les trois anneaux Cartier mais, là-bas, il s’ennuie à Abuja, la capitale, loin de l’excitation de Lagos, la ville la plus grande, la plus riche et la plus folle d’Afrique. A son retour, pour son stage de préfecture dans l’Oise, c’est le contraire. Monsieur Charme sort le grand jeu. Comme Louis XIV soulevait son chapeau lorsqu’il croisait une servante, il est aimable avec tous et toutes. Les secrétaires adorent ce jeune homme au sourire perpétuel qui travaille de l’aube au soir. Avant de lui attribuer une note de 10 sur 10 – qu’ils ne sont que 3 sur 140 à obtenir –, le préfet est tellement emballé qu’il l’invite à ses dîners où il rencontre un soir Henry Hermand, un homme d’affaires très riche qui a le cœur à gauche. L’occasion pour Emmanuel Macron de sortir son grand numéro de jeune loup souriant jusqu’aux oreilles et profond comme le Larousse. Il a le charme irrésistible des normaliens qui ne parlent pas coude sur la cheminée. Un vrai don pour embobiner les gens âgés. Eux seuls sont assez cultivés pour goûter la fantaisie avec laquelle il assaisonne au ton du jour son érudition classique. Chez Hanouna, la bande écarquillerait les yeux. Dans la haute société, l’effet est irrésistible. Hermand se prend d’emblée d’affection pour lui, le présente à Michel Rocard et lui met le pied à l’étrier de la nomenklatura socialiste. Plus tard, il l’invitera en vacances à Tanger, lui prêtera de l’argent pour s’offrir un appartement et sera son témoin de mariage. Leur alliance ne s’étiolera jamais. Hermand est subjugué.

Il y a de quoi. Macron sort troisième de l’Ena. Dans la botte! Direction : Bercy, l’Inspection générale des finances, le Saint-Siège de la technocratie républicaine que dirige alors Jean-Pierre Jouyet. Avant, toutefois, Emmanuel Macron se présente à toute la noblesse d’Etat. Il rend visite à Henri de Castries, à Jacques Attali, à Alain Minc. En quelques mois, tous ceux qui tiennent les rênes du pouvoir le repèrent. Et le voient au travail. Efficace et engageant. On doit quatre ans à l’Inspection. C’est la «tournée». Des missions d’audit, de contrôle des dépenses publiques, d’évaluation des politiques… C’est parfois amusant si on vous envoie contrôler l’octroi de mer en Martinique, mais le plus souvent, c’est austère. Qu’importe, Macron apparaît à tous brillant, volubile, séducteur et efficace. Il sort du lot. Sa carrière est assurée.

Son bonheur aussi. En 2007, à 30 ans, il se marie. Enfin ! A Sciences po, à l’Ena, partout, un mystère l’entourait. Sa solitude intriguait. On aurait dit qu’il cachait Brigitte. Elle-même, le cœur encore fragile, avait apaisé son clan mais n’affichait pas son amour. Avec les années, cela dit, le mystère s’était évanoui et tout le monde savait que le bel indifférent vivait avec une femme qui avait été sa prof. Mieux : peu à peu, ses amis l’avaient rencontrée. Et ils étaient tombés sous le charme.

Au Touquet, le 20 octobre, ils sont tous là, tellement nombreux que la salle des mariages est trop petite. On passe dans celle des cérémonies avant de gagner l’hôtel Westminster, le palace de la station. Elle porte une robe blanche courte, sans manches. Il a choisi une cravate rose. C’est chic et cool. Michel Rocard est venu ; tous les amis de la promotion Léopold Sédar Senghor aussi, ceux mêmes qui s’apprêtent aujourd’hui à faire leurs cartons pour l’Elysée. Macron est heureux. Fier aussi. Et optimiste. Avec elle à son bras, il va écrire une page nouvelle du roman stendhalien de son destin.

La haute fonction publique et lui semblent faits l’un pour l’autre. Sur proposition de Stéphane Richard, directeur de cabinet du ministre de l’Economie, Jacques Attali, chargé par Nicolas Sarkozy de suggérer des mesures pour libérer la croissance, le choisit pour rapporteur adjoint de la commission. Macron séduit tout le monde, arrondit les angles, synthétise les propositions et encaisse avec le sourire les 400 e-mails quotidiens du patron. Lui-même en envoie à 2 heures du matin. Dort-il parfois ? Mystère. Encore aujourd’hui, Brigitte glisse parfois à des collaborateurs : « Cette nuit, j’ai dormi avec vous. » La droite comme la gauche sont sous le charme. Trois ans plus tard, François Fillon lui proposera même de devenir son chef de cabinet. Il est sur la voie royale. Pourtant, stupeur, il quitte les coussinets de l’administration centrale. Direction : la banque. Pas n’importe laquelle, la plus prestigieuse, celle que Balzac et Zola évoquaient déjà dans leurs romans : la banque Rothschild.

C’est le saint des saints de la finance. Cela peut donner des cauchemars car, au jour le jour, on se noie dans les chiffres, on se nourrit de bilans et on avale des tonnes de modèles Excel. Mais cela fait aussi rêver. Dans ces bureaux feutrés comme des salons, le métier mêle business, réseaux, stratégie, chasse, conquête, trophées et, last but not least, butin. En costume cravate, avec boutons de manchette mais pas de ceinture puisqu’on s’habille sur mesure, des financiers aux allures de pub pour Abercrombie jouent au Monopoly industriel. Macron sort les bonnes cartes. Il obtient pour Nestlé la division alimentation infantile de Pfizer, que convoitait Danone. Il aide Atos à racheter le département informatique de Siemens. Les milliards valsent. Lui-même touche quelques millions. David de Rothschild le nomme vite associé gérant. On dirait qu’il emprunte les pas de Jean-Marie Messier. Erreur : après avoir été acteur quand il était à l’Ena et philosophe quand il était à Bercy, il a envie d’être banquier au Parti socialiste. Pourquoi pas ? Tous reconnaissent ses compétences. Au passage, il prouve qu’il a l’œil, et le bon. Alors que la France entière parie sur la victoire de DSK à la présidentielle de 2012, il rédige ses notes économiques à l’intention de François Hollande. Bonne pioche, cette fois : l’alchimie fonctionne. Pendant le discours du Bourget, quand il entend annoncer un impôt de 75 % sur les revenus supérieurs à 1 million, il tique et commente à sa manière : «C’est Cuba sans le soleil. » Même « monsieur petites blagues » trouve la formule savoureuse. Les deux hommes s’entendent à merveille. C’est gagné. Il entre en politique. Par la grande porte, celle de l’Elysée.

Son poste : secrétaire général adjoint auprès de Pierre-René Lemas. Ce dernier est un ancien préfet. Il se charge de tout ce qui relève de l’administration. Pour l’Economie, en revanche, carte blanche est laissée au jeune magicien de la finance. A l’abri des oreilles extérieures, Macron critique la gauche Cetelem, qui vit à crédit, et devient en quelques mois l’hémisphère droit du président. Avec le CICE, il met même en scène son coming out social-libéral. Cela pourrait en exaspérer certains, mais son naturel, ses tutoiements, son humour et son acharnement au travail clouent le bec des mauvais coucheurs. Quand les journées ont été stressantes, il est le premier à boire des mojitos, à rire de la situation, à désamorcer les tensions. « Cool, ma poule » est une des formules fétiches de ses SMS. Mieux vaut ne pas lire ceux qu’il envoie à ses copains, on serait stupéfait par sa décontraction verbale.

Un soir, pris au jeu, il tombe la veste et fait 20 pompes dans le bureau d’Aquilino Morelle, le grand censeur de la pureté socialiste. Macron fait même rire les survivants de la gauche «couteau entre les dents» quand il récite des sketchs entiers de Laspalès ou ressort des pages de dialogues des «Tontons flingueurs». De toute manière, son sens de l’Etat rassure. Les patrons l’adorent, mais s’il faut en affronter un, il ne recule jamais. Carlos Ghosn maudit ses interventions dans le dossier Renault-Nissan. Henri Proglio le voue aux gémonies pour l’avoir empêché d’entrer au conseil exécutif de Thales. Stéphane Richard peste face au flot de conditions qu’il met à la fusion Orange-Bouygues jusqu’à la faire échouer. C’est grisant, mais épuisant.

Heureusement, Brigitte fait baisser la pression. Installée à Paris, où elle enseigne le français aux élèves de Saint-Louis-de-Gonzague, elle le sort au théâtre, leur éternelle passion. Elle le fait dîner avec des comédiens ou des écrivains. Fabrice Luchini, Christian Hecq, Philippe Besson entrent dans leur cercle d’amis et le détendent. C’est indispensable tant son rôle l’oblige à avaler de couleuvres. François Hollande partage ses analyses mais n’en tire jamais les conséquences. On dirait qu’il a des bras pour les laisser là, le long du corps. Il a beau être chaleureux, inviter le couple à partager ses soirées solitaires à l’Elysée, il n’agit jamais, tétanisé à l’avance par les oukases gauchistes. A chaque décision, on dirait qu’il doit caresser le nez d’un lion. On peut bien être avec lui comme la main et le gant, dès qu’il s’isole, il n’a plus de main. En juillet 2014, lassé, Macron démissionne.

Tout pourrait s’arrêter là. C’est le contraire, tout commence. A peine a-t-il eu le temps de partir en vacances en Californie qu’Arnaud Montebourg, ministre de l’Economie, offre une cuvée de vin du redressement au président. C’en est trop. Il quitte le gouvernement. François Hollande nommerait volontiers Louis Gallois à Bercy, mais le temps presse. Manuel Valls et Jean-Pierre Jouyet rappellent Macron. Enfin, il est à la manœuvre. Au lieu d’inventer de la croissance en vidant les caisses et de lutter contre le chômage en créant des emplois inutiles, il présente la fameuse loi Macron. Cent six articles ! Pour les faire passer, il vit non-stop à l’Assemblée, discute chaque mot de chaque article avec la commission chargée de présenter le projet. Cela dure le jour, la nuit, à la buvette, au téléphone… Après quatre-vingt-deux heures de débat, le projet est adopté. Rien n’est joué. Les députés proposent 8 000 amendements, il en retient 2 000 et sa loi pèse finalement 308 articles. Un marathon de fou. Il croit avoir gagné. Erreur : il n’a encore rien vu. Les frondeurs, seuls autorisés à dire ce qui est socialiste et ce qui ne l’est pas, s’en mêlent. Toutes ces dérégulations libérales les révulsent. Un point leur tourne le sang : le travail du dimanche. Encore un cadeau au patronat et un principe de gauche bafoué. Tous ceux qui lui passaient la main dans le dos sortent les griffes. L’échec menace.

Trop content de calmer un ministre dangereusement populaire, Manuel Valls dégaine le 49.3. Emmanuel Macron le prend comme un camouflet. Mais pas l’opinion. Cet échec partiel s’accompagne d’une montée en flèche de sa cote de popularité. La gauche peut bien lever les yeux au ciel quand il vante les cars qui « permettront aux pauvres de voyager plus facilement », Christine Lagarde, elle, rêve d’une loi Macron 2. Et elle n’est pas la seule. Il s’en rend vite compte. Tout comme il s’aperçoit qu’il ne supporte plus le jeu politique traditionnel, avec ses partis rivés à leurs dogmes respectifs.

Dix ans plus tôt, il aurait pris son mal en patience. C’est ce que lui recommande François Hollande : «Tu es jeune, tu as le temps. » Sauf qu’on est en 2016, qu’en Espagne Podemos élimine la gauche traditionnelle, qu’en Italie Beppe Grillo chasse la droite, qu’aux Etats-Unis Donald Trump remporte une à une les primaires républicaines. L’heure des hommes nouveaux a sonné. Ce sera En marche ! Au premier grand meeting, au printemps 2016, à Amiens, Emmanuel Macron demande : «Où serons-nous dans trois mois? Dans six mois? Dans un an? » La France lui a donné la réponse dimanche 7 mai.

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Source: parismatch.com

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